Portrait de femme : restrospective Gisèle Freund
12 octobre 2017 Nicolas
In Culture

Parce que Guilde des Orfèvres s’intéresse aux femmes, 1895 met à l’honneur, dans son premier portrait de femme, LA photographe de plusieurs générations d’écrivains. Une femme reporter, une photographe toujours préoccupée des relations de son expression et de son environnement social. Gisèle Freund. La sociologue-photographe, pionnière de l’approche sociologique de l’image.

Celle qui avait l’habitude de dire « l’important, c’est la photo. Pas celui qui se trouve derrière l’objectif » force pourtant l’admiration par son œuvre, et par l’analyse qu’elle fait du rôle de la photographie dans la société. Elle saisit l’instant au vol, sans gaspiller la pellicule. Elle saisit l’humain aussi.

Gisèle Freund – ©IMEC:FondsMCC

Nous avons décidé de vous parler du travail de Gisèle Freund, à la manière dont on visite une des expositions qui lui sont consacrées. Une des dernières en date, L’œil frontière, organisée par la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent en 2011 était dotée d’une scénographie particulièrement adaptée à la valorisation de l’œuvre de Gisèle Freund. Plongez avec nous dans l’univers de la photographe et laissez-vous hypnotiser par ses célèbres portraits. Récit.

Un témoin privilégié de la vie intellectuelle de son temps

A peine l’entrée de la Fondation franchie, les bruits des voitures et des trombes d’eau sont stoppés net et l’on se trouve enveloppé par une ambiance feutrée et chaleureuse, propice à la contemplation et à la confidence. De la même façon qu’elle avait la volonté de photographier les écrivains chez eux, dans l’atmosphère qui était la leur, une intelligente mise en scène nous invite à plonger dans son univers.

Les deux devantures des librairies incontournables de la rue de l’Odéon qu’elle fréquentait assidûment, Shakespeare and Co de Sylvia Beach et surtout la Maison des Amis des livres d’Adrienne Monnier, sont reproduites à l’identique. Et tel un badaud, on se prend à flâner devant leurs vitrines pour découvrir des documents tirés des archives de la photographe : son reportage sur le chômage en Grande-Bretagne en 1936, sa thèse de sociologie remarquée sur la photographie en France au XIXe siècle. Plus loin : des coupures de presse, ses premiers essais en couleurs, ses travaux de mode… Puis, le cœur de l’exposition s’ouvre à nous : une impressionnante galerie de portraits d’écrivains contemporains, photographiés parmi leurs livres, nous est offerte. Des écrivains rencontrés grâce à Adrienne Monnier justement. L’allemande installée à Paris après avoir fui le nazisme, passionnée de littérature, hantait les QG des grands auteurs de l’époque, dont la librairie de cette dernière. Par sa culture et son allant, elle fut vite admise dans leur cercle.

Avec les écrivains, elle est bien. Avec elle, ils sont eux. Proximité et discussions lui servent de camouflage. De 1933 à 1940, la photographe a mené avec obstination son entreprise : photographier le Tout-Paris littéraire à l’aide son fidèle Leica.

©Gisèle Freund – André Malraux

Notre regard est immédiatement saisit par l’emblématique photographie de Malraux. Ce portrait en noir et blanc réalisé sur le balcon de son petit appartement de la rue Lalande, dans le 14ème arrondissement, immortalise le célèbre écrivain, les cheveux au vent, la cigarette aux lèvres. Cigarette qu’il perdra plus tard, sur l’image d’un timbre poste. Malraux dénicotinisé, le portrait de Freund perdra de sa force.

Puis on aperçoit tour à tour les plus grands, Valéry entouré de livres, Gide, les yeux clos, sous le masque de Leopardi, Sartre, Beauvoir, Aragon, Prévert, Benjamin, Woolf chez qui elle capte ce moment bref où elle s’est perdue, Colette, Yourcenar, Michaux… Un panthéon à la Nadar. Chaque visage est une nouvelle découverte. Gisèle Freund appuie sur le déclencheur de son appareil et immortalise des instants de vie, des hommes, et leur personnalité aussi.

©Gisèle Freund

Gisèle Freund, sociologue-photographe

D’abord en noir et blanc dans la première salle, puis en couleur dans la deuxième, les hommes et les femmes célèbres apparaissent naturels, déchus de leurs masques, sans retouche, dans leur environnement familier, celui qu’ils se sont créés. Jamais en studio, dans une intention de capter la véracité de l’homme. C’est parce qu’elle est passionnée de sociologie et considère la photographie comme le moyen de révéler « l’homme à l’homme », que ses portraits font d’elle un témoin privilégié de la vie intellectuelle de son temps.

©GisèleFreund

Humaniste fascinée par les expressions humaines, elle décrit l’homme qu’elle prend en photo. Plus que la capture d’un visage, « la psychologue de l’œil » nous raconte, par ses portraits, l’histoire d’un artiste, et fait de ses portraits un récit. L’amalgame des mots et de l’image est à son paroxysme dans l’œuvre de Gisèle Freund qui, toute sa vie durant, a photographié ces rencontres intellectuelles afin de dévoiler le visage et la psychologie de ceux qui ont exprimé des idées qui lui ont plu. Hors de cette exposition, d’autres personnalités sont passées devant son objectif. Parmi elles, Bonnard, Matisse, Diego Rivera et sa beauté terrible, Frida Kahlo.

©GisèleFreund

« Photographiez-moi comme je suis exactement à ce moment. Je me fiche d’être laid. Je veux être laid », lui disait Henri de Montherlant, et Freund a suivi ses instructions à la lettre. Avec ses cheveux en brosse, ses cernes marqués, son air sombre et buté, l’écrivain n’est pas à son avantage. Mais c’est justement ce regard dur, cadré très serré, qui fait de ce portrait l’un des plus forts.

On prend le temps de contempler les clichés de Gisèle Freund, et de regarder les hommes derrière. Tous ont un regard mystérieux, magnétique, la proximité est si grande avec eux, que l’on se plaît à les défier, à rivaliser de majesté en tentant de soutenir leur regard.

Sensible et engagée, innovante et désormais iconique, hypnotique aussi, l’œuvre de Gisèle Freund, fascine.

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